L'amplitude de retour

Pourquoi est-ce que ça vibre?

Des fréquences s’animent et d’autres disparaissent — pour le moment, peut-être pour toujours, j’ignore ce qui me permet de les différencier, mais malgré cette incapacité je n’ai jamais connu le bruit — je suis beaucoup trop occupé à y chercher des signes.

À l’occasion, sans avertir, une fréquence s’élève et se détache du magma — elle impose alors ses parcours et ose décrire une parcelle du monde. Et voilà que j’isole une modulation:

Nous, dans la voiture, filant sur la route de campagne en fonçant droit sur le lac — frôlant les églises et les maisons isolées, suivant la 55 qui se déhanche d’une colline à l’autre. T’en rappelles-tu? La musique était au bout, les fenêtres étaient grandes ouvertes et on avait juste le goût de crier, de dépenser de l’argent, d’arrêter n’importe où, de pisser dans un champ...

Au village suivant, on a mangé une crème glacée. On savait qu’on ne reverrait plus jamais la serveuse, et ça nous faisait drôle — mais la serveuse, elle était habituée, elle, de voir passer des inconnus comme des apparitions éphémères, de saisir quelques secondes d’une vie qu’elle ne croiserait plus jamais. Elle ne dépensait pas son pourboire, non, elle le conservait plutôt dans des grands bocaux, en écrivant dessus: mai-juin 1996, juillet-août 1997, comme des fragments d’existence, des gouttelettes de rosée dérobées à l’aube.

Ce jour-là, l’asphalte fonctionnait bien, réussissait à nous enivrer pleinement. On avalait les pointillés de la route comme des pac-man affamés, et notre pointage augmentait sur l’odomètre. Le char était tellement confortable, on n’aurait pas voulu être ailleurs.

La route nous a mené jusqu’à une halte routière, on s’est assis à une table de pique-nique brune vieille comme mon corps, et là je me suis souvenu: j’étais déjà venu ici, le fantôme de mon enfance s’accrochait encore au paysage. Pendant quelques minutes je me suis dédoublé, je ne savais plus trop où j’existais vraiment, les expériences se confondaient et j’y prenais un plaisir énorme. J’ai regretté de ne pas avoir fait de graffiti lors de mon passage précédent, alors j’en ai gravé un dans la table pour la prochaine fois:

"moi, maintenant"

Pour mes visites futures, pour mes visites passées, pour mon corps dans cet espace, préservé dans la matière, appréhendant l'érosion comme un homme n'ayant plus rien à perdre.

Nous ne sommes jamais arrivés à destination. Nous voyageons encore, des années plus tard, même si nous avons quitté depuis longtemps les routes de campagne, même si nos parcours ont perdu de leur clarté. Mais, tant que le mouvement nous animera, l’espace aura des choses à révéler.

Notre retour d’exil ne sera jamais achevé.