Anomalies II: La Coche

Le disque: Atom Heart Mother, copié il y a quinze ans sur une cassette cheap achetée chez K-mart. C'est que le disque sautait, toujours au même endroit, à 9 minutes du début, au milieu du choeur. Je n'avais pas le choix, je l'ai transféré tel quel sur ma cassette. Les disques compacts n'existaient pas encore. Simplement, je me suis retrouvé avec, sur mon enregistrement, une méchante coche me privant d'un bon deux secondes de musique, alors que l'aiguille, comme un skieur nautique approchant le saut, s'était élancée dans les airs, pour atterrir sur un autre sillon, esquivant par le fait même un petit bout de la toune.

Je vois ça d'ici: l'aiguille, comme un sportif sur son tapis roulant, court sur la surface de vinyle qui se perd sous ses pieds à 33 1/3 révolutions par minute. Elle est accrochée au sillon, grattant le fond d'une ornière profonde pour capter les fréquences, quand soudain apparaît une entaille, là devant, logée creux dans le sillon, approchant à une vitesse tout aussi 33 1/3 RPM que le reste. Impossible de la contourner, impossible de changer de cap.

La collision est inévitable, l'entaille s'approche dangereusement, et l'aiguille sait déjà à quoi s'attendre. Elle espère: peut-être au moins le saut ne sera pas vain, et je ne me retrouverai pas une fois de plus sur le même sillon, condamné à répéter à l'infini la même cascade jusqu'à ce qu'on vienne me déloger de l’index. Non, plutôt m'aider de ce saut pour atteindre un sillon où l'obstacle sera chose du passé... Alors, grâce à un effort centrifuge impressionnant, l’aiguille quitte la surface du disque et s’envole dans les airs, pour atterrir un peu plus loin, au-delà de la coche. Atterrissage parfait, obstacle dépassé pour toujours. En plus, l’aiguille en a profité pour se libérer de toute la poussière qu’elle trainaît avec elle.

Mais je disais quelque chose. Cette coche, heureusement unique, s'est retrouvée sur ma cassette, et je l'ai donc écoutée maintes et maintes fois, toujours appréhendant cet irréductible saut immortalisé sur ruban. Écoute après écoute, toujours confronté (à la minute 9 exactement) à ce manque jamais comblé de quelques secondes, si bien qu'à la fin la coche était devenue partie intégrante de la toune, indifférenciable dans mon esprit de tout autre passage instrumental. Après des années d'écoute, je n'avais toujours pas entendu la chanson complète; il manquait ce petit fragment, là où l'aiguille avait décidé de faire un peu de vol plané au lieu de bien s'ancrer sur les vibrations du fossé.

Un jour, j'ai eu le disque compact. Heureux de m'être débarrassé pour toujours du pop-corn vinyle (peu importe ce qu'en disent les puristes audiophiles, prononçant sentence du haut de leur système de son à 150,000 dollars), j'ai redécouvert avec plaisir chaque recoin de cet arrangement sonore.

Le temps avait passé, et j'ai été surpris de ma nouvelle approche du disque: le temps (qui aiguise les pics de l'Arizona, broie les temples abandonnés et créé des océans) avait modifié ma perception du disque. Je n'étais plus le même, je n'écoutais donc plus tout à fait le même enregistrement. Je me suis mis à remarquer de nouveaux détails, à apprécier certains arrangements qui, auparavant, m'avaient paru anodins. Et surtout cette passe, que je n'avais jamais vraiment bien écoutée: l'orgue, cet orgue vibrant comme le souffle de la terre, prenant à la gorge à la toute fin de la dernière pièce... J'étais conquis à nouveau, l'album avait survécu à mon changement.

Mais il manquait quelque chose. À chaque écoute, à 9 minutes du début, quelque chose clochait... La coche! La coche n'était plus là. J'étais si habitué à l'entendre, elle faisait tellement partie de la chanson que son absence me semblait une erreur! En achetant le disque compact, je m’étais dit: "Enfin, je vais pouvoir entendre le disque sans la coche". Mais non, je l’entendais encore, l’appréhendant avec tant de force que c’était tout comme si elle était encore là! J’avais acheté le CD pour me défaire de la coche, mais elle me hantait encore!

Au moins j’ai pu, pour la première fois, entendre la pièce en son entier. La coche avait sauté un peu moins de trois secondes, soit environ une mesure au beau milieu du choeur. Cette mesure a créé pour moi une nouvelle originalité, puisque j'ai dû l'apprivoiser avec autant d'insistance qu'il m'en avait fallu pour, au début, m'habituer à la présence de la coche.

Encore aujourd'hui, malgré plusieurs années et beaucoup d'écoutes depuis l'achat du disque compact, ce passage m'est précieux. Immanquablement, à chaque fois que j'écoute l'album, à la minute 9 de la première chanson, je pense: «C'est là qu'était la coche!»