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Il n’y avait pas d’écart entre mes yeux et la surface de la vitrine; voilà pourquoi je l’oubliais toujours, croyant mon regard libre de toute obstruction. Mais la vitrine n’était pas neutre, elle avait ses imperfections, qui déformaient juste assez, et ses courbes concaves, qui tordaient subtilement le paysage. J’étais tellement habitué à ses défauts que je ne les remarquais même plus, que j’avais même oublié où ils se situaient. Les paysages déformés que la vitrine me présentait me paraissaient tout à fait normaux, et jamais il me venait à l’idée de douter de leur apparence. C’est ce que je voyais depuis le début... Les journées passaient et le monde se figeait de plus en plus.
Mais il y a la buée. Avec elle, un jour, le paysage est devenu flou. Alors je me suis souvenu: la vitrine. C’était elle qui gouvernait mes regards! C’était elle qui m’empêchait de voir le monde sans distorsions, c’était elle qui me mentait! Je me suis enragé, je me suis haï d’avoir vécu si longtemps dans le mensonge. Il fallait que je me libère, il fallait que je trouve un moyen de m’affranchir de ce traître intermédiaire. Alors je me suis débattu, j’ai tordu mon regard, j’ai poussé mes pupilles à transpercer la vitrine. Il fallait que j’y arrive, que je me libère! Je voulais voir le monde, atteindre le réel, transpercer les distorsions pour avoir accès à la pureté. Il le fallait! J’ai échoué. J’ai tout tenté pout atteindre le monde sans intermédiaire, mais à chaque fois il m’était impossible de court-circuiter mes périphériques. L’échec était lourd, presque insupportable: j’étais contraint à n’aborder les paysages que par un regard télescopé, recouvert de mille fines distorsions. J’étais condamné à vivre derrière la vitrine, malgré le goût de mort qu’elle me procurait. Puis j’ai réfléchi, longtemps. Il devait bien y avoir un autre moyen, je pouvais sûrement contourner cette embûche. Pendant des jours, pendant des années, mon stratagème s’est élaboré, à travers le quotidien, jusqu’à ce que la solution apparaisse, limpide, forte comme la plus grande des vérités, comme la révélation la plus directe: les lentilles. J’avais enfin trouvé: si chaque regard n’était pas victime des mêmes distorsions, si je pouvais changer de vitrine le plus souvent possible, alors je pourrais peut-être, par superposition, en arriver à une vision pure. C’était ça! Restant toujours prisonnier d’une vitrine, mais changeant à chaque fois sa composition, je pourrais alors voir chaque partie du paysage, à un moment ou un autre, à son état pur. Alors, combinant toutes les parties, isolant les distorsions et ne conservant que la pureté, je pourrais finalement construire une vision véritable. Je m’y acharne depuis ce jour, modifiant constamment la vitrine, déstabilisant le plus possible mes pupilles, posant des lentilles, des télescopes, des loupes, des microscopes, des filtres multicolores, fumant des joints, croquant des champignons, calant des bières, explosant en orgasmes, méditant pendant une heure, stoppant mon discours intérieur, forçant mon corps à avoir peur, me fondant dans les créations, me perdant dans les musiques, déstabilisant mes sens jusqu’à ne plus les reconnaître, frôlant la mort pour qu’elle me livre ses secrets. Je suis prêt à tout pour atteindre mon but. Ma vie n’est qu’une excuse, un moyen parmi d’autres de m’affranchir, et je ne renoncerai pas. Je ne sais pas encore ce que je ferai, lorsque le paysage m’aura livré sa vision. Peut-être que je choisirai de partir, de délaisser mon enveloppe humaine pour toujours. Ma conscience se dissipera alors dans les choses du monde, partout où j’ai laissé mon empreinte, posée sur les objets jusqu’à la fin des mots. Bientôt vous ne me verrez plus ici. J’aurai accompli mon parcours, je ne laisserai que fumée derrière moi. Mais je serai toujours là, finalement, posé sur le monde comme un souvenir dans la matière. Infime, minuscule, mais infiniment multiplié, la force de ma dispersion me portera jusqu’à la fin du monde. Le temps et l’espace seront impuissants, je serai libéré du mouvement, de la conscience et de la matière; je me projetterai au-delà des lois qui sous-tendent l’univers, je franchirai les frontières des théories et des molécules, je transpercerai la figure du monde pour atteindre la douleur des atomes, la mémoire du vide, la nostalgie de l’espace-temps. Au-delà, au-delà, je me propulserai plus vite que la lumière, je provoquerai des supernovae, j’effondrerai des galaxies entières; je déboîterai les signes -- je serai, je serai!! Il n’y aura plus rien pour m’empêcher de fracasser le réel, pour m’empêcher de retrouver la pureté des choses que je ne peux concevoir. Vie! Approche encore un peu de mon corps rempli d’oeillères, incruste-toi jusqu’au fond de mes veines! Prends-moi, je suis digne; prends-moi et je te mènerai jusqu’à la force des choses! Il te faut le désespoir d’un humain qui n’a plus rien à perdre, il te faut la soif d’absolu qui me hante constamment! Viens à moi, je serai digne de te recevoir; je te porterai sur mes épaules, je te guiderai jusqu’au centre du monde, j’oublierai les mots qui me nourrissent! Fonds-toi à ma chair fragile, à mon enveloppe poreuse, accepte mon offrande de matière, et je te promets les astres et les constellations, je te promets d’oublier mes nostalgies, je te promets de me perdre jusqu’à ce que tu triomphes enfin! Vie! Prête-moi ta force, prête-moi l’assurance que le temps est irrévocable, et je te mènerai, je te porterai, et les choses ne sauront plus comment accueillir nos regards, et les mots auront peur de notre puissance, et nous vaincrons ensemble toutes les barrières du quotidien, et nous atteindrons l’éternité! |
